Peu de quartiers populaires peuvent prétendre avoir donné naissance à un instrument de musique original qui a acquis une renommée mondiale. Pourtant Laventille, une banlieue défavorisée dans une zone vallonnée située à l'est de Port d'Espagne, capitale de la Trinité, s'enorgueillit à juste titre d'être le berceau d'un des instruments acoustiques les plus aimés du XXe siècle : le steel-drum ou, pour être plus juste, le " pan ".
Des esclaves africains affranchis se sont installés à Laventille au milieu du XVIIIe siècle. C'est là que la musique de percussion, qui s'inscrit dans la tradition africaine, a évolué au fil des ans. Elle a résonné au rythme des bandes de jeunes, souvent des voyous, qui paradaient dans les rues lors de carnavals et d'autres fêtes en martelant leur tambour à peau et plus tard, quand ceux-ci furent interdits, leur tambour en bambou. Au milieu des années 30, ces orchestres de la rue se mirent à utiliser des objets métalliques, comme des couvercles de poubelle, des pièces d'automobile, des casseroles ou des boîtes de biscuit en fer blanc parce qu'ils avaient une meilleure résonance et une plus grande solidité que le bambou. À la fin des années 30, ils devinrent des orchestres de percussions métalliques à part entière ou des " steel-bands ".
En 1942 ou 1943, selon une légende, un jeune de Laventille nommé Winston " Spree " Simon, âgé de douze ans, prêta sa grande " timbale " en fer à un ami. Cependant, la timbale qu'on lui rendit avait été emboutie et était devenue concave : elle avait perdu la tonalité spéciale que Simon aimait. Il commença à marteler l'envers de la timbale pour lui redonner sa forme d'origine et découvrit que ses coups correspondaient à des notes et à des tons différents. Il créa un tambour à quatre notes. C'est donc le fait du hasard si le tambour d'acier qui était un instrument à percussion est devenu mélodique.
En 1946, selon le spécialiste de l'histoire des steel-bands Felix Blake, Simon fabriqua, à partir d'un petit baril de pétrole, un " pan " à 14 notes qui fit sensation lors du premier carnaval organisé à la Trinité depuis son interdiction au début de la Seconde Guerre mondiale. D'autres musiciens s'empressèrent de reproduire l'instrument et les orchestres de percussions rythmiques devinrent bientôt des orchestres musicaux.
Ellie Mannette, un ami de Simon, prit un baril de pétrole de 55 gallons usagé (qui sont la norme aujourd'hui dans la fabrication de pans). Il le martela pour lui donner une forme concave, le tailla, le fit chauffer pour renforcer le métal et lui donner une meilleure tonalité. Puis il martela l'envers du baril pour créer des notes convexes sur les surfaces concaves. En 1947, il avait fabriqué un tambour comportant deux octaves sur la gamme diatonique.
Des pans à gammes chromatiques furent bientôt fabriqués. En 1951, le Trinidad All Percussion Steel Orchestra (TAPSO), qui réunissait 10 musiciens de renom dont Simon et Mannette, fut choisi pour représenter la Trinité au Festival of Britain à Londres. L'orchestre, qui avait augmenté le registre de ses pans en fabriquant des basses pour jouer les notes graves, a non seulement interprété de la musique caribéenne mais aussi des pièces classiques. Cette prestation fit connaître le pan au monde entier. Et l'orchestre fit une tournée en Angleterre et en France et joua à la radio et à la télévision de la BBC. Edric Conner, un musicien de TAPSO, envoya une lettre à ses proches disant ce qui suit : " Je ne veux entendre aucun Antillais dire que nous n'avons pas de culture ".
Aujourd'hui, les " orchestres de bidons " se composent de quatre à dix musiciens. Certains d'entre eux ont plus de 300 instruments qui peuvent couvrir cinq octaves : du pan unique " ténor " (soprano) pouvant jouer entre 24 et 27 notes chromatiques à un ensemble de neuf basses à trois notes chacune qui est joué par un seul musicien. Les steel-bands interprètent des calypsos, du jazz, des pièces des Beatles en passant par Bach. Comme la plupart des instrumentistes ne savent pas lire la musique, ils apprennent par c½ur leur partition. Ce qui représente un véritable exploit pour les pièces classiques comme l'ouverture de Guillaume Tell de Rossini ou une fugue de Bach. Len " Boogsie " Sharpe est considéré à l'heure actuelle comme le meilleur paniste au monde. On le compare souvent au célèbre vibraphoniste de jazz Milt Jackson. Sharpe peut jouer d'un pan à l'envers et peut harmoniser sa propre mélodie avec une troisième baguette.
Il y a des pans qui sont accordés dans au moins 10 registres différents, chacun ayant son propre " clavier ". Certains fabricants de pans font préparer des steel-drums tout spécialement pour eux à partir d'un acier ayant une trempe spéciale. Un bon pan ténor chromé coûte plus de 750 dollars, et un orchestre complet, plus de 60 000 dollars. La plupart des grands steel-bands sont parrainés par des entreprises.
Malgré ce qu'il en coûte, il y a aujourd'hui plus de 190 steel-bands à la Trinité (dont la population est de 1,1 million), selon les répertoires sur l'Internet, et plus de 500 steel-bands dans une dizaine d'autres pays, dont 240 aux États-Unis et 130 en Suisse (où 70 % des instrumentistes sont des femmes). Les pans sont désormais fabriqués dans au moins neuf autres pays. Les orchestres steel-bands ont donné des récitals à Carnegie Hall à New York, au centre Kennedy à Washington et au Royal Albert Hall à Londres. Le " Premier Festival européen du Steel-pan " a eu lieu à Paris en mai 2000. Une conférence mondiale sur " la science et la technologie du steel-pan " a été tenue à la Trinité en octobre 2000. Le magazine Scientific American a publié un article sur la physique du steel-pan.
Des panistes dans le monde entier communiquent au moyen de l'Internet. Il existe des dizaines de sites, qu'il s'agisse de messageries électroniques, de pages individuelles sur les steel-bands ou de répertoires de steel-bands, d'accordeurs et de fabricants par pays. Deux beaux fleurons qui comportent des liens vers d'autres sites sont www.pantrinbago.com et www.seetobago.com. Un site suédois a publié un mode d'emploi complet sur l'art de fabriquer et d'accorder un pan.
Laventille revendique encore le titre de capitale du pan. Au moins 15 steel-bands ont des pan-yards (enceinte où ils s'exercent et laissent leurs instruments), dont les Desperadoes, l'un des steel-bands les plus anciens de la Trinité, qui a remporté à neuf reprises le concours Panorama qui se tient à Port d'Espagne à chaque carnaval. Lorsque Rudolf " The Hammer " Charles, innovateur du steel-band et pendant longtemps chef des Desperadoes, est mort en 1985, ses obsèques ont rivalisé d'importance avec celles du tout premier Premier ministre de la Trinité et Tobago, le bien aimé Eric Williams. Laventille a organisé son propre festival de steel-band pour attirer des touristes. Et il y a plusieurs années, le dessus des deux immenses citernes d'eau qui surmontent Picton Hill ont été peints couleur argent et ornés de notes de pan. Les plus grands pans du monde étaient ainsi créés.